Naguib Mahfouz, La légende africaine du siècle


Si, aux côtés de la reconnaissance et des honneurs, Naguib Mahfouz eut aussi à subir censures, critiques violentes et même, en 1994, une tentative d’assassinat, son oeuvre est aujourd’hui traduite et saluée de par le monde, réussissant ainsi l’exploit d’être, à la fois, un écrivain reconnu par l’intelligentsia internationale et un véritable romancier populaire dans son pays et dans le monde arabe. Son importance et son influence y sont incontestables et, au-delà de ces frontières, il appartient désormais, tout simplement, à la courte liste des grands romanciers du XXe siècle.

 Bernard Magnier

Lors du décès du célèbre écrivain égyptien, Naguib mahfouz, le monde entier savait que l’humanité a perdu un pharaon de la littérature et de l’humanisme arabe et universel, dans un monde qui a tendance à négliger son essence et son existence, en sombrant de plus en plus dans une ère ou les extrémismes de tous genres sont érigés en maîtres (de guerre).

Naguib mahfouz, est décédé a l’âge de 94 ans d’une insuffisance rénale et d’une pneumonie, dans un hôpital de la police du Caire, laissant derrière lui un perpétuel trésor, considéré comme un héritage dédié à l’humanité entière, en général. et à l’Afrique et au monde arabe, plus particulièrement: il est Fauteur d’une cinquantaine d’oeuvres romanesques et de recueils de nouvelles. La tentative d’assassinat perpétrée contre lui par un jeune extrémiste n’a pas eu raison de lui, mais elle l’a empêché d’écrire durant des armées, il avait d’ailleurs confié à un de ses amis journalistes, en l’occurrence Mohamed Salmawy: «Le jeune homme qui m’a agressé était élancé, dans la fleur de l’âge… Il aurait pu être un champion sportif… ou un savant… ou un précepteur religieux… Pourquoi a-t-il choisi cette voie ?» se demande Mahfouz sans haine et sans reproche. Il ne faut pas oublier que la tentative de l’assassinat physique n’était pas son seul destin, Naguib mahfouz fut l’objet de censure et d’interdiction de parution, notamment sur son dernier roman awla’d ha’retna'(les enfants de la Médina).

La légende du siècle, le pharaon, le phare du Caire, le maître, le fou de la littérature, Le Zola du Nil… tels sont les vocables utilisés par la presse internationale pour qualifier ce lauréat du prix Nobel, cet homme rare qui a su donner une couleur universelle à ses écrits, connus pour décrire l’âme d’une ville de par ses valeurs et sa plénitude; en effet, naguib mahfouz n’a jamais quitté le Caire ni par ses écrits, ni même par sa présence. Les lieux décrits dans ses romans sont les quartiers du vieux Caire qui demeurent d’actualité; les personnages décris dans ses romans sont des exemples vivants de cairotes avec leurs joies et leurs peines. D’ailleurs le journaliste Dan Murphy disait de lui: «Plus que tout, « l’homme considéré par certains comme le père du roman arabe adorait le Caire. Il quittait rarement sa ville natale et ses œuvres les plus célèbres se déroulent dans les allées et les ruelles du Caire musulman, portraits de la ville et de ceux qui y habitent.» En lisant ses récits, le lecteur se laisse aisément emporter par l’esprit des personnages de ses romans, observant avec stupéfaction les contours des quartiers vétustes du Caire, les marchands de fèves, les policiers injustes et bornés, les imams ou les fonctionnaires, et les difficultés de survie quotidienne des Égyptiens.

Naguib Mahfouz a consacré sa vie à rendre hommage, dans ses œuvres, à ce grand pays africain qu’est l’Égypte, un pays qui a vu naître des maîtres du monde durant l’antiquité tels Akhenaton, Toutankhamon, Ramsès, Cléopâtre… et des maîtres de la littérature arabe et africaine dans le monde moderne tels Taha Hussein et El Tahtaoui, Tawfiq El Hakim Mohamed El `Aqad et Mohamed Hussein Heikel… Un pays qui a vu naître l’un des fondateurs des pays non alignés aux deux blocs ayant formés les deux puissances après la deuxième guerre mondiale (L’URSS et les États- Unis), le président Nasser. D’ailleurs il disait de ce pays qui l’avait vu naître et grandir: «L ‘Égypte n ‘est pas pour moi une simple parcelle de terre, elle est la fondatrice de la civilisation. Elle est dans l’histoire humaine comme le pays mère…» l’Égypte était son unique source d’inspiration à cause de son admirable passé et son glorieux présent. Disons, à cet effet, que Mahfouz avait déjà écrit des romans, dans sa jeunesse, rendant hommage à l’Égypte ancienne et à tout ce qui a fait la gloire de celle-ci; ces derniers ne l’ont pas fait connaître du grand public, incitant des historiens littéraires à parler d’un relatif échec littéraire durant le parcours littéraire de Naguib Mahfouz : «Le relatif échec des premiers romans, situés dans l’Égypte pharaonique, et peut-être l’urgence du contexte de l’Égypte.» Dans ces romans on voit apparaître des divinités de l’Égypte ancienne, des endroits mythiques et des personnages qui ont réalisé le rêve de l’éternité. Ces romans sont: Abath al-aqdâr, 1939 (trad. française La Malédiction de Râ, 1998), Radôbîs, 1943 (trad. française L’amante du pharaon, 2005), Kifâh liba (trad. française Le combat de Thébes),1944.

La journaliste Monia Zergane disait à ce propos: «Bien avant que Sinoué l’Egyptien, le fameux récit du Finlandais Mika Waltari, ne fasse parler de lui, Mahfouz explorait déjà les voies nouvelles ouvertes par l’égyptologie

Cependant, les égyptiens n’étaient pas en quête des splendeurs de l’Égypte pharaonique, au moment où leur pays reçoit de plein fouet les effets de la deuxième Guerre Mondiale. Leur pays devint une base militaire sous l’égide des alliés, les nationalistes égyptiens sont discrédités aux yeux du peuple qui les accusés d’indulgence envers la force d’occupation britannique et la monarchie égyptienne; tandis que la position du mouvement des Frères musulmans, organisation fondée en 1927 avec le soutien des Britanniques commence à prendre du poids dans la société égyptienne. A ce moment, un groupe de militaires libres s’est constitué afin de rétablir l’ordre des choses et rendre à l’Égypte sa gloire d’antan; c’est là que notre écrivain a pris conscience de l’étendue de sa tache, qui consistait à faire face à une réalité des plus amères qu’a connue un pays comme l’Égypte, et c’est à ce moment qu’il avait commencé l’écriture des œuvres qui lui ont valu la gloire, avec comme cheminement de celle-ci un prix Nobel discerné avec honneur et mérite. Mahfouz ne tarde pas à comprendre qu’il est à contre-courant de sa société et s’empresse de braquer sur elle sa loupe de scrutateur. De ce travail acharné, il en sortira notamment Passage des Miracles, publié en 1947, dans lequel Naguib Mahfouz fait revivre l’âme de son quartier natal du vieux Caire islamique, encerclé par le quartier copte, l’université d’Al Azhar, la citadelle de Saladin et le Nil. Un roman qui révélera chez Naguib Mahfouz un talent de grand naturaliste social. Mais la reconnaissance n’arrive qu’avec la publication en 1956 1957 de la trilogie de 1.500 pages achevée en 1952 et constituée de trois romans : Le palais du désir, le jardin du passé.

Les gens l’ayant connu, disent de lui qu’il était un grand humoriste et un humaniste hors paire. Roger Allen, professeur d’arabe et de littérature comparée à l’université de Pennsylvanie, disait de lui, à ce propos : «c’était un véritable humaniste qui étudiait l’humanité. Et bien que sceptique, il était profondément croyant, [un musulman] qui essayait de concilier des croyances religieuses traditionnelles avec la pensée et la réalité du XXe siècle. C’était aussi un grand humoriste.» D’ailleurs, le célèbre l’écrivain arabe, Édouard Saïd, disait de lui, en tentant de donner une qualification à son écriture romanesque, qu’il n’est pas seulement un Hugo ou un Dickens mais aussi un Galsworthy, un Mann, un Zola et un Jules Romain.

Au moment où ce genre littéraire était relativement méconnu dans le monde arabe musulman et africain, et que les seuls romans qui sont édités en Égypte et dans quelques pays du monde arabe, sont des traductions de célèbres romans français et anglais, et au moment où la poésie, genre littéraire par excellence, supplantait tous les autres genres, Naguib Mahfouz mettait les jalons d’une écriture romancière basée sur la description microscopique d’une réalité avec toutes ses contradictions, vicissitudes et incertitudes, et décrivant des personnages qui incarnaient tout ce que traverse l’égyptien comme contradictions et émotions folles et fantaisistes. Juste après la Deuxième Guerre, Mahfouz change de mode d’écriture et devient réaliste, décrivant la vie quotidienne des gens dans les quartiers pauvres ou bourgeois qu’il connaît si bien. D’impasses en passages, de ruelles étroites en esplanades ouvertes, Le Caire de Naguib Mahfouz grouille de tout un monde bigarré qui a peuplé son enfance. Ses romans portent alors des titres topographiques Le Nouveau Caire, Passage des miracles, Impasse des deux palais ou encore Récits de notre quartier. Les noms de ruelles sont autant de repères qui racontent telle manifestation ou permettent de se souvenir de tel événement marquant du quartier. Le mot «ruelle» d’ailleurs, revient souvent sous la plume de Mahfouz; elle représente le microcosme du monde et dit l’inadéquation entre l’espace social égyptien et la modernité: aussi humble ou miséreuse soit-elle, elle abrite tout l’imaginaire arabo-musulman avec ses mondes merveilleux ou sa mystique religieuse. Mais malgré ses références à l’histoire immédiate, Le Caire que Mahfouz décrit ne parle pas d’une société égyptienne précise. Il nous raconte plutôt un monde imaginé et autoréférentiel qui élève au rang de héros de romans les cafetiers, les coiffeurs, les fonctionnaires aussi bien que les mendiants.

L’histoire personnelle et intellectuelle de Naguib Mahfouz ne manque pas de faire part de l’engagement de ce dernier pour les causes politiques et internationales; il a d’ailleurs, et ce travers ses écrits, milité pour la justice sociale et la liberté, ainsi L’histoire personnel,. le et intellectuelle de Naguib Mahfouz ne manque pas de faire part de l’engagement de ce dernier pour les causes politiques et internationales que pour le droit des peuples à prendre en main leurs destinées. Ses positions lui ont valu des foudres de tous bords; à l’instar de son approbation des accords de camp David, qui lui a coûté le boycott de ses œuvres dans le monde arabe durant des années. Ses engagements pour la cause palestinienne suscitaient une polémique sans pareil dans le monde entier. Lui qui est connu pour son humanisme, n’a pas hésité un instant affirmer soutenir le boycottage des produits danois lors de l’affaire des caricatures du prophète. car: «le monde ne comprend que le langage de la force». A la question de savoir s’il soutenait le boycott, M. Mahfouz a dit à l’hebdomadaire Al-Abram Weekly (gouvernemental): «Certainement! Le boycott n’est peut-être pas le meilleur moyen de faire face à cette situation mais, en de telles circonstances, c’est la seule option que nous avons. Le monde ne comprend que le langage de la force», a déclaré l’écrivain. «Peut-être que l’Occident verra enfin le point de vue musulman et comprendra notre besoin de protéger les symboles religieux», a-t- il ajouté, estimant nécessaire de faire la différence entre la liberté d’expression et le non respect des symboles religieux D’ailleurs, sa sagesse et sa bonté l’ont incité a partager la somme du chèque qu’il a reçu de la fondation Nobel entre sa femme, ses deux filles et le peuple palestinien, Peuple pour lequel il plaidera à Stockholm dans un discours lu par un jeune écrivain égyptien qu’il avait envoyé recevoir le prix Nobel à sa place.

Naguib Mahfouz n’a jamais cessé de fréquenter les célèbres cafés littéraires du Caire, en sirotant un thé et fumant un narguilé et en discutant avec les intellectuels cairotes venus, eux-mêmes, apprécier la dynamique intellectuelle, politique et idéologique de ces lieux magiques que les moukhabarates du système répressif égyptien n’ont jamais réussi à cloisonner. Son inspiration, Naguib Mahfouz la tenait des cafés et des trottoirs du Caire, en particulier le café Fichaoui, dans le souk de Khan El Khalili. Ils était les lieux de rendez vous des égyptiens, où se confrontaient les idées, et où l’on écoutait spirituellement la radio qui diffusait la diva Oum Kalthoum interprétant les chefs d’œuvres de la littérature arabe, et où les égyptiens passaient le plus grand de leur temps afin d’oublier les difficultés assommantes du quotidien.

Naguib Mahfouz est une figure emblématique de la littérature arabe et africaine; il a su avec talent et génie relater une réalité humaine des plus dures et des plus dynamiques. Il a gagné l’éternité tant désirée par ses ancêtres.

*article publié dans la revue PASSERELLES, éditée par le ministère algérien de la culture, dans le N° 41du mois de juillet 2009, spécial PANAF.

 

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